Le Montmartre d’Utrillo

Maurice Utrillo (1883-1955) fut l’un des acteurs des grandes heures de la Butte au tournant du XIXe et du XXe siècle, incarnant cet esprit de bohème tourmentée qui souffla sur l’École de Paris à la veille de la Première Guerre mondiale. Empreinte d’une poésie simple et mélancolique, sa vision du paysage montmartrois fit sa fortune et lui ouvrit les voies d’une renommée internationale. Mais le succès et la reconnaissance ne purent jamais effacer le drame d’une existence ravagée très tôt par l’alcoolisme et la déréliction, une vie de souffrance qui fit entrer le peintre de son vivant au Panthéon des artistes maudits.
Par Karine Huguenaud

Se distinguant comme l’un des rares artistes à être né sur la Butte, Maurice Utrillo en est vite devenu l’une des figures les plus emblématiques, tant pour son destin dramatique que pour sa peinture qui témoigne du Paris d’autrefois. Avant de se figer en images surannées répétant à l’envi pour amateurs nostalgiques et touristes béats le cliché d’un Montmartre d’antan, son oeuvre a merveilleusement su capter l’atmosphère champêtre et populaire du petit village, alors faubourg malfamé d’une capitale s’étalant à ses pieds. Ses ruelles escarpées aux bistrots colorés, ses masures vétustes aux murs lépreux, ses vues faussement naïves du Sacré-Coeur, du Moulin de la Galette ou de la place du Tertre, ont nourri l’imaginaire collectif et idéalisé l’image d’un Montmartre fantasmé, celui où le Paris de la Belle Époque venait s’encanailler.

Une enfance solitaire

C’est dans le Montmartre de la Commune que la mère d’Utrillo, Marie-Clémentine Valadon dite Suzanne Valadon, née en 1865 dans le Limousin, était elle-même venue s’installer encore enfant. Sa mère, lingère célibataire, menait une existence de labeur. Pour échapper à ce monde de misère, la jeune Suzanne se rêva quelque temps acrobate, avant de devenir le modèle des peintres les plus célèbres de son époque. Elle posa pour Puvis de Chavannes et Renoir, vécut des amours tumultueuses avec Toulouse Lautrec et Satie, devint l’amie de Degas qui l’encouragea dans la voie artistique. Autodidacte, Suzanne Valadon devint un peintre talentueux, exécutant des dessins puissants au trait appuyé, puis des tableaux colorés de nus et de portraits dans la mouvance expressionniste.

Utrillo vit le jour dans ce milieu bohème le 26 décembre 1883, rue du Poteau, tout près de l’église Notre-Dame de Clignancourt. Nul ne sait qui fut son père. Dès sa naissance, la vie de l’artiste fut sujette aux conjectures les plus diverses et Suzanne Valadon se complut à entretenir le mystère. D’un certain Boissy, assureur chansonnier et grand buveur, au vénérable Puvis de Chavannes, nombre d’hypothèses désignèrent le géniteur. C’est finalement par un membre de la communauté espagnole, Miguel Utrillo, artiste et journaliste catalan, que le petit Maurice fut reconnu à la mairie de la rue Drouot, le 27 janvier 1891. Il lui donna son nom puis disparut de sa vie. Élevé par sa trop bienveillante grand-mère Madeleine, l’enfant était chétif, renfrogné, solitaire, souffrant de l’absence d’une mère qu’il aima à l’excès et qu’il vénéra comme une sainte toute sa vie.

Belle et scandaleusement libre, Suzanne Valadon menait une vie sentimentale tapageuse qu’elle interrompait seulement pour se dédier à son art. Utrillo a beaucoup posé pour sa mère et les splendides dessins de celle-ci laissent voir un enfant d’apparence fragile. Le mariage de Suzanne en 1896 avec un fondé de pouvoir, Paul Mousis, isola un peu plus le petit Maurice. […]

Retrouvez l’intégralité de l’article dans le n°1 de Paris, de Lutèce à nos jours, en vente en ligne sur hommell-magazines.com.